Quand la vente d'une entreprise familiale fait exploser les tensions : ce que j’ai vu et ce que j’en retiens
by Aslam Bakkali May 03 2025
J’ai accompagné de nombreuses transmissions d’entreprise au fil des années. PME, structures industrielles, groupes patrimoniaux transmis de génération en génération. J’interviens généralement au moment où les décisions deviennent stratégiques. Mais s’il est un terrain où l’expertise technique ne suffit plus, c’est bien celui des cessions familiales.
Récemment, une fratrie m’a sollicité. Quatre frères et sœurs, héritiers d’une belle entreprise de services aux entreprises, bien installée depuis plusieurs décennies. L’entreprise fonctionnait correctement, dégageait des bénéfices, et attirait l’intérêt de plusieurs acquéreurs sérieux.
Sur le papier, c’était une cession plutôt simple.
Dans la réalité, ce fut l’une des discussions familiales les plus complexes que j’aie jamais accompagnées.
Quatre enfants, quatre trajectoires, quatre histoires différentes
Le frère aîné, aujourd’hui à quelques années de la retraite, voulait vendre. Il était usé par la gestion quotidienne, par les évolutions réglementaires, par les responsabilités. Il rêvait de passer à autre chose, tout en tirant une juste rémunération de ses années d’engagement.
Sa sœur cadette, ancienne cadre à Bruxelles, avait quitté la capitale dix ans plus tôt pour reprendre une partie des fonctions opérationnelles. Elle avait fait ce choix familial en sacrifiant sa carrière. Elle ne voulait pas vendre, mais reprendre le flambeau – à condition d’être reconnue pour ce qu’elle avait déjà apporté.
Le troisième frère n’avait jamais travaillé dans l’entreprise. Il avait suivi une tout autre voie, à l’étranger, et ne comprenait pas pourquoi il ne pourrait pas simplement « toucher sa part ». Pour lui, il s’agissait d’un actif comme un autre.
Enfin, la benjamine, plus discrète, très attachée à la figure du père fondateur, ne supportait pas l’idée que l’entreprise quitte la sphère familiale. Elle voyait dans cette société un prolongement du nom, un pilier de l’identité familiale, presque un lieu de mémoire.
Ce n’est jamais qu’une question d’argent
Évidemment, la question de la valorisation est venue très vite. Et avec elle, les crispations.
« Pourquoi l’évaluation est-elle aussi basse ? »
« Elle a déjà touché un salaire pendant dix ans, c’est normal qu’elle reçoive moins. »
« Moi j’ai tout quitté pour l’entreprise, je mérite plus. »
« Pourquoi devrions-nous vendre à un concurrent qui pourrait licencier les équipes historiques ? »
Chaque phrase, chaque réaction, portait une charge émotionnelle forte. On ne parlait pas d’argent, on parlait de reconnaissance, d’héritage, de loyauté, de blessures parfois très anciennes jamais verbalisées.
Je me souviens d’un autre dossier, où deux frères ne s’étaient pas parlé depuis le décès de leur père. L’un reprochait à l’autre de s’être accaparé la direction. L’autre considérait avoir tout sacrifié pour maintenir l’entreprise à flot. Le conflit familial s’était cristallisé autour d’une ligne d’un bilan. Ce n’est pas la valeur qui posait problème mais ce qu’elle symbolisait.
Dans les familles, on repousse longtemps le moment de trancher. Tant que le fondateur est là, tant que les tensions sont contenues, on évite les sujets sensibles. Mais un jour, il faut bien faire un choix : vendre, transmettre, fermer, scinder…
Et là, tout s’accélère. Il faut décider vite. Et c’est précisément ce que je recommande d’éviter.
Car une cession familiale réussie prend du temps. Du vrai temps. Du temps pour clarifier les attentes de chacun, pour parler des rôles, des rancunes, des équilibres à rétablir. Ce n’est pas un processus que l’on peut mener uniquement avec des tableaux Excel. C’est d’abord un travail humain.
Dans un dossier traité l’an dernier, il a fallu près de six mois pour que les membres d’une même famille acceptent simplement de s’asseoir ensemble autour d’une table. Ce n’est qu’une fois ce travail accompli que nous avons pu construire un scénario de cession qui satisfaisait les attentes financières tout en respectant les équilibres relationnels.
Mon rôle ? Instaurer un climat où chacun peut dire ce qu’il a à dire
Quand j’interviens dans une situation familiale, je ne suis ni le juge, ni le médiateur officiel, ni l’avocat d’un camp contre un autre. Je suis là pour poser un cadre, introduire une méthode, rappeler les réalités du marché, proposer des pistes… et surtout, permettre à chacun d’exister dans le processus.
Je dis souvent aux familles que mon objectif est double : trouver une solution économiquement viable et éviter que la cession de l’entreprise se transforme en fracture familiale irréversible.
Parfois, cela implique de revoir le schéma de transmission, d’explorer des options hybrides tels que le rachat partiel, le maintien temporaire de certains membres dans le capital, la constitution d’une holding, ou même la cession par étapes.
L’important est que la solution soit assumée par tous, même si elle ne satisfait pleinement personne.
Ce que je retiens de ces expériences
Une entreprise familiale, ce n’est pas seulement un outil de production ou une source de revenus. C’est un concentré d’histoire, de mémoire et de symboles. Elle porte en elle les choix du passé, les tensions du présent, et les rêves (ou les blessures) de ceux qui l’ont traversée.
C’est pour cela que les cessions familiales ne doivent jamais être traitées comme de simples opérations financières.
Une transmission mal préparée peut coûter cher, très cher. Pas seulement en termes de valeur de vente, mais en termes de liens rompus, de réputation entachée, ou de conflits juridiques interminables.
Inversement, une transmission bien conduite dans laquelle chacun a été entendu, respecté, et intégré au processus, peut renforcer les liens et permettre une sortie digne, apaisée, constructive.
Et c’est cela, au fond, que je considère comme ma mission : faire en sorte que l’histoire de l’entreprise se termine ou se poursuive sans que la famille ne se brise en chemin.
Et vous ?
Avez-vous déjà vécu ou accompagné une transmission d’entreprise familiale ?
Quels en ont été les enjeux, les tensions, ou les réussites ?
Je serais très intéressé de lire vos retours, vos récits ou vos conseils. N’hésitez pas à partager votre expérience en commentaire ou à me contacter en privé si le sujet vous parle.
Et si vous connaissez une famille qui s’apprête à vivre ce moment charnière, transmettez-leur cet article. Parfois, une simple lecture suffit à ouvrir le dialogue.