Transmission familiale : le poids des non-dits
by Aslam Bakkali Apr 27 2026
Dans les transmissions d’entreprises familiales, ce qui apparaît dans les dossiers de M&A n’est généralement que la partie visible de l’iceberg. Les chiffres, la structure juridique, les hypothèses de valorisation et les modalités de paiement donnent l’illusion d’un sujet technique.
Mais dans la réalité des opérations, les blocages les plus profonds ne se situent presque jamais à ce niveau.
Ils se situent ailleurs, dans un espace plus discret, plus difficile à verbaliser : celui de l’histoire familiale.
Avec l’expérience des dossiers de transmission, j’observe que la cession d’une entreprise familiale n’est jamais uniquement une opération de marché. Elle vient toucher un système d’équilibres parfois construits sur plusieurs décennies. Des rôles implicites se sont installés, des attentes se sont cristallisées, des non-dits ont été intégrés comme des évidences. Et tant que l’entreprise continue d’exister dans sa forme historique, ces équilibres restent en arrière-plan, relativement stables.
La cession, elle, agit comme un révélateur.
L’un des points les plus sensibles concerne la question du repreneur. Lorsqu’un enfant est pressenti pour reprendre l’entreprise, la discussion dépasse très rapidement le champ des compétences ou de la logique économique.
Elle touche à des sujets plus silencieux : la reconnaissance, la légitimité perçue, la place de chacun dans la fratrie, et parfois même une lecture implicite de ce que le fondateur “valide” ou “transmet” au-delà de l’entreprise elle-même.
À l’inverse, lorsque la vente à un tiers est envisagée, ce n’est pas seulement une option stratégique qui est discutée. C’est aussi une forme de rupture symbolique avec une continuité familiale.
Cette décision peut être vécue différemment selon les membres de la famille, non pas parce qu’ils n’ont pas les mêmes intérêts financiers, mais parce qu’ils ne donnent pas la même signification à l’entreprise.
Dans de nombreuses situations, ces divergences ne s’expriment pas frontalement. Elles apparaissent de manière indirecte, sous forme de désaccords apparemment techniques, de ralentissements dans les décisions, ou de positions qui évoluent au fil du processus.
Ce qui est exprimé comme une discussion sur le prix, le timing ou la structure est parfois, en réalité, l’expression d’un désalignement plus profond sur ce que doit devenir l’histoire familiale.
C’est ici que la cession d’une entreprise familiale se distingue fondamentalement des autres opérations de M&A. L’entreprise n’est pas uniquement un actif économique. Elle est aussi un support identitaire, un lieu de projection, parfois même un point d’équilibre entre les membres d’une famille.
Sa transmission ne consiste donc pas seulement à transférer un capital, mais à repositionner chacun dans une histoire qui continue sans la même structure qu’auparavant.
Dans cette perspective, on ne cède pas simplement une entreprise familiale. On arbitre, souvent de manière implicite, une histoire de famille. Et cet arbitrage est d’autant plus délicat qu’il ne repose pas uniquement sur des intérêts opposés, mais sur des perceptions différentes de ce que signifie “continuer” ou “réussir” la transmission.
Mon rôle de l’expert en M&A, dans ce contexte, ne se limite pas à sécuriser une transaction. Il consiste aussi à reconnaître ces dynamiques invisibles, à comprendre quand un désaccord technique cache un enjeu plus profond, et à créer les conditions d’un dialogue qui ne soit pas uniquement financier.
Cela demande une forme de retenue, mais aussi une lecture fine des comportements, des silences et des inflexions dans le processus.
Les transmissions les plus abouties ne sont pas nécessairement celles où tout le monde est d’accord. Ce sont celles où les divergences ont pu être comprises suffisamment tôt pour éviter qu’elles ne se transforment en blocage.
Là où la décision finale, même imparfaite, peut être assumée sans que l’histoire familiale elle-même ne soit mise en échec.
C’est souvent à ce niveau que se joue, discrètement, la réussite ou l’échec d’une cession familiale.