Larache, 45 ans plus tard - Certaines portes que l’on ouvre après tant d’années ne se referment jamais » (3/3)
by Aslam Bakkali Aug 10 2026
À 7 heures du matin, le taxi attendait devant la maison. Mes filles étaient là, encore enveloppées dans la fatigue du réveil, elles qui, habituellement, ne se lèvent qu’à 9 heures.
La rue était calme. Le jour commençait à peine. La ville s’éveillait doucement : un moteur qui démarre, quelques pas sur le trottoir, des voix lointaines, le chant discret des oiseaux.
Je les ai regardées une dernière fois. Je les ai serrées contre moi. J’ai senti leur chaleur. Je les ai embrassées longuement.
Elles m’ont accompagné jusqu’à la portière du taxi, comme si nous pouvions, en retardant encore de quelques minutes le départ, empêcher ce moment d’arriver.
Mais il fallait partir.
Avant de monter, j’ai remercié Hassan, mon hôte, pour son accueil, sa générosité et, surtout, pour son amitié. J’aurais voulu trouver les mots justes. Je n’en ai pas trouvé.
Certains moments sont trop chargés d’émotion pour être racontés avec des mots.
Le taxi a démarré.
À travers la vitre, Larache s’est mise à défiler lentement.
Les façades, les rues familières, les petits coins de la ville que j’avais parcourus maintes fois s’éloignaient peu à peu.
Je regardais. Je savais que chaque rue que je voyais pouvait être la dernière que je regarderais avant longtemps.
La lumière du matin glissait sur les murs et donnait à la ville un visage différent de celui que j’avais parfois regardé avec sévérité.
Je respirais encore ses odeurs. Le café. Le pain chaud. La mer. La poussière des rues.
Des parfums simples, presque oubliés, qui semblaient soudain contenir toute une partie de ma vie.
Et puis, seul à l’arrière du taxi, quelque chose s’est brisé en moi. Ma gorge s’est nouée. Les larmes sont montées sans prévenir.
Je les ai laissées couler.
Je regardais les derniers kilomètres défiler et j’ai compris que je n’étais pas simplement en train de quitter une ville.
Je m’éloignais d’une partie de moi-même.
Pourtant, pendant mon séjour, je n’avais cessé de voir les défauts de Larache. La saleté de certaines rues. L’état de ses plages. Les blessures laissées par le temps.
Les occasions manquées. J’avais regardé ce qui n’allait pas. Ce qui aurait pu nourrir la déception, voire la distance.
Je pensais même que ces imperfections avaient fini par ternir mes souvenirs. Je me trompais.
Parce qu’au moment de partir, une évidence s’est imposée à moi avec une force inattendue : on ne quitte jamais vraiment l’endroit où l’on est né.
On peut le critiquer. On peut lui reprocher ses blessures. On peut regretter ce qu’il est devenu. On peut même parfois lui en vouloir.
Mais derrière tout cela restent des visages. Des voix. Des odeurs. Des souvenirs. Des absences. Des histoires de famille.
Des moments d’enfance dont on ne mesurait pas, à l’époque, qu’ils deviendraient un jour des trésors.
Une ville natale n’est pas seulement un lieu. Elle est une partie de nous.
À l’aéroport de Tanger, au milieu des valises, des annonces dans les haut-parleurs et du mouvement incessant des voyageurs, tout continuait comme si de rien n’était.
Les portes s’ouvraient. Les avions décollaient. Les gens partaient vers d’autres horizons. La vie continuait.
Mais moi, quelque part, j’étais encore sur cette route entre Larache et Tanger.
Je pensais repartir comme un visiteur. Je pensais retrouver quelques souvenirs, revoir quelques visages, puis reprendre ma vie. Je pensais pouvoir refermer cette parenthèse. Mais certaines portes que l’on ouvre après quarante-cinq ans ne se referment jamais.
Elles ouvrent quelque chose en nous.
En quittant Larache, j’ai compris que l’attachement à un lieu ne dépend jamais de sa perfection.
On peut voir ses blessures et continuer à l’aimer. On peut constater ses manquements et continuer à en être fier.
On peut s’en être éloigné pendant des décennies et découvrir, en quelques jours, qu’une partie de soi n’était jamais vraiment partie.
Je pensais quitter Larache. En réalité, c’est Larache qui m’a accompagné. Jusqu’au taxi. Jusqu’à l’aéroport. Jusqu’à l’avion. Et bien au-delà.
Elle a laissé en moi une empreinte profonde. Douloureuse. Magnifique. Indélébile.
Comme une marque au fer rouge, elle me rappelle désormais qu’il existe des endroits que le temps, la distance et les années ne parviennent jamais à effacer.
Parce que certains endroits ne sont pas seulement ceux où l’on naît. Ce sont ceux qui continuent, jour après jour, à naître en nous.
Ce n’est qu’un au revoir, Larache, ma ville où je suis né.